Dormir à la maison, dormir à la crèche

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Posté par adminkok le 22 décembre 2019

Laurence Rameau, puéricultrice formatrice et auteure d’ouvrages sur la petite enfance, créatrice de la pédagogie Itinérance Ludique

Le sommeil des bébés est important, chacun le sait. Mais gros et petits dormeurs, ont-ils le même sommeil à la crèche et à la maison ?

 

Les parents se posent souvent la question de savoir comment leur bébé va dormir à la crèche. Il est vrai que cela peut être plus ou moins angoissant, selon l’organisation du sommeil de l’enfant à la maison. Soit aucune régularité de sommeil n’est encore installée et les parents se disent que cela va être difficile pour l’enfant de dormir à la crèche, soit l’enfant dort déjà bien et les parents souhaitent évidement maintenir cette qualité de sommeil et donc craignent que la crèche ne vienne la modifier.

Systèmes de régulation du sommeil

Que l’enfant soit un gros ou un petit dormeur, qu’il s’endorme facilement à la maison ou pas, ou encore qu’il « fasse déjà ses nuits » ou pas, la crèche est un lieu différent dans lequel il est fort probable que l’enfant réagisse différemment aussi. Pour comprendre ce qu’il peut se passer pour l’enfant, il faut s’interroger sur le sommeil et sur l’organisation de la crèche à ce niveau-là. Car le sommeil de l’enfant à la crèche est forcément différent de celui qu’il a à la maison et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, à la crèche l’enfant ne fait que du sommeil diurne et non du sommeil nocturne. C’est-à-dire qu’il ne fait que des siestes, matin et après-midi jusqu’à 12-15 mois, puis uniquement l’après-midi jusqu’à 3-4 ans. Mais de la naissance et jusqu’à 6 mois à peu près, le bébé n’a pas encore acquis complètement de rythme circadien. C’est-à-dire qu’il ne fait pas de différence entre le jour et la nuit et ce n’est que petit à petit qu’il va se caler sur ce rythme jour/nuit, entre 3 et 6 mois, lorsqu’il n’a plus besoin de se nourrir la nuit.

A ce système circadien s’ajoute un autre processus, celui de l’homéostasie veille/sommeil, c’est-à-dire d’une régulation pour maintenir la norme d’alternance veille/sommeil nécessaire à l’être humain. La mise en place de ces deux processus de régulation se font lors de la petite enfance. 

L’importance du sommeil

Et ce n’est pas tout puisque le sommeil est pour le développement de l’enfant d’une grande importance. En effet, il est nécessaire à de nombreuses fonctions cérébrales comme l’organisation neuronale, la mémorisation, les apprentissages, la régulation de l’humeur et du comportement, ainsi que la maturation cérébrale, et il intervient aussi dans le développement physique par la sécrétion de différentes hormones, dont l’hormone de croissance, la régulation de la fatigue et de l’énergie vitale.

Dormir c’est donc grandir, se développer et apprendre. A ce moment de sa vie où l’enfant grandit le plus rapidement, le sommeil est donc essentiel. De ce fait il faut porter une attention particulière au sommeil de chaque enfant. Pourtant tous n’ont pas le même sommeil et n’ont pas les mêmes besoins. Car chacun est soumis à des facteurs de différenciation, à la fois biologiques et aussi liés à l’environnement, à la culture et à l’éducation qui, tous, déterminent l’organisation du sommeil de chaque bébé.

Les facteurs biologiques et environnementaux[1].

Dès la naissance, le bébé possède deux grands types de sommeil. L’un est profond, calme, l’autre est agité. Il alterne ces deux types de sommeil sur des périodes de moins d’une heure avec une proportion de sommeil agité important au début et qui va en diminuant par rapport au sommeil profond. Ces deux sortes de sommeil se divisent ensuite en sommeil lent léger, sommeil lent profond et sommeil paradoxal, celui du rêve. Le cycle fait alors un peu plus d’une heure et le bébé peut enchaîner sur un nouveau cycle. Petit à petit ces cycles vont encore s’allonger pour faire à peu près deux heures. Entre chaque cycle il peut soit se réveiller, soit repartir pour un nouveau cycle. C’est dans cet intervalle que les facteurs biologiques et environnementaux interviennent car ils vont influencer la consolidation de l’organisation du sommeil de l’enfant.

Certes il semble que des facteurs biologiques et sans doute génétiques interviennent sur la qualité, le temps de sommeil et les facilités d’endormissement, mais les facteurs environnementaux sont indéniablement plus ou moins aidant pour permettre à l’enfant d’apprendre à s’endormir et à se rendormir entre chaque cycle. Car oui cela est pour lui un apprentissage dont la facilité dépend de l’attitude des adultes qui s’occupent de lui, de sa sécurité affective, de l’ambiance dans laquelle il est couché, de son propre tempérament, et pour finir du contexte social, puisque le sommeil est aussi une question culturelle.

Apprendre à s’endormir seul

Dans certaines cultures la question ne se pose pas : les jeunes enfants ne dorment jamais seuls. Mais dans notre culture, au contraire, on préfère que les espaces dédiés au sommeil de l’enfant et ceux des adultes soient bien différenciés et on apprend aux jeunes enfants à dormir seuls. Il est reconnu qu’un enfant qui dort bien est un enfant qui dort seul.

Et bien qu’aujourd’hui les pédiatres préconisent que le lit de l’enfant soit placé dans la chambre des parents jusqu’à ses six mois pour favoriser les soins de nuit comme le change ou le nourrissage et aussi les liens d’attachement, au-delà, le plus souvent les parents optent pour des chambres séparées entre eux et l’enfant.

 Ce dernier va alors apprendre le monde qui lui est donné d’apprendre. Si papa et/ou maman se lèvent chaque nuit pour redonner la sucette, retrouver le doudou, donner à boire, faire un câlin, etc. alors le bébé apprend que c’est ainsi qu’il peut et doit se rendormir : c’est-à-dire une fois qu’il a vu ses parents. Au bout de trois ou quatre situations identiques, il en conclut que c’est la norme. Car les bébés apprennent le monde en classant ce qui est identique de ce qui est différent. Plus une situation se répète, plus elle est intégrée comme habituelle et doit se reproduire, au sens du bébé, ce qui le rassure puisqu’il peut prévoir ce qui va se passer.

Si elle ne se reproduit pas comme il s’y attend, alors il est perdu, angoissé et pleure, jusqu’à ce que la situation arrive comme prévue, c’est-à-dire que son parent se lève…Le bébé ne fait pas de caprices, il n’est ni « coquin », ni « méchant », il ne fait que se comporter en fonction de ce qu’on lui permet d’apprendre. Plus une situation est régulière et se répète, plus elle devient automatique, normale et rassurante pour le bébé. Plus une situation est changeante et imprévisible, plus elle devient source d’angoisse et de recherche permanente de limite de régularité.

L’atout de la crèche  

La crèche va souvent offrir à l’enfant un milieu d’apprentissage avec des situations répétées à l’identique : le coucher et l’ensemble des conditions d’endormissement et de réveil sont toujours les mêmes, ce qui aide l’enfant à comprendre ce monde et à s’y repérer. De ce fait un enfant peut avoir des difficultés à s’endormir ou à se rendormir chez lui, alors qu’il n’a aucun problème pour le faire à la crèche. La raison ne repose pas sur le fait que les professionnels savent mieux faire que les parents, mais sur les régularités installées qui permettent à l’enfant de s’auto-apaiser dans le cadre qui lui est donné. Pour autant les rituels d’endormissement peuvent être différents entre la crèche et la maison, puisque pour l’enfant il s’agit d’un environnement différent. Ainsi un enfant sera bercé à la crèche alors qu’à la maison il s’endort sans bercement, ou inversement.

Chaque environnement possède ses propres codes d’apprentissages pour un bébé. C’est aussi pour cette raison qu’un enfant s’endort éventuellement plus facilement chez ses grands-parents que chez ses parents, non pas parce que les grands-parents ont de l’expérience, mais parce qu’ils ont institué un autre environnement avec d’autres codes. De ce fait, on peut dire avec un peu d’humour que l’enfant qui est chez ses grands-parents ou à la crèche n’est jamais tout à fait le même enfant que celui qui est chez ses parents…

Les meilleures situations favorables au sommeil

Parmi les situations que l’on peut rencontrer pour favoriser l’apprentissage du sommeil chez les bébés, on peut retenir :   

  • La ritualisation : le fait de toujours faire le même rituel d’endormissement avec l’enfant lui permet de repérer le moment lié au sommeil et de prévoir la suite sans être surpris. Plus cette ritualisation est calme et sereine, plus l’endormissement de l’enfant en est favorisé.
  • L’endormissement seul : il est important que l’enfant apprenne à s’endormir seul car ainsi il a plus de facilités renouveler l’opération s’il se réveille entre chaque cycle.
  • Le respect du sommeil naturel : forcer un enfant qui n’a pas sommeil à dormir à la sieste par exemple ne l’aide pas à apprivoiser son sommeil. Il vaut mieux accepter que ce moment n’est pas le bon pour lui.
  • L’absence de levers nocturnes : sauf situation à problèmes comme une maladie ou une fuite de couche, à partir du moment où l’enfant ne mange plus la nuit, il n’y a aucune raison qu’il soit levé. Il doit apprendre que la nuit, il lui faut se rendormir.  De ce fait après s’être assurés que tout va bien, les parents disent à l’enfant qu’il peut se rendormir, sans eux et qu’ils ont confiance en lui.

               

A la crèche, pour dormir c’est différent, oui mais…

La crèche ne possède peut-être pas le même type de lit que celui de la maison. Il peut être plus grand ou plus petit, il peut être plus bas ou en forme de nid, ou encore cela peut-être une couchette, alors que le bébé dort chez lui dans un lit à barreaux. Pas d’inquiétude, car comme il s’agit d’un autre environnement, l’enfant va y associer ce lit et apprendre. Ce qui importe est qu’il y retrouve des repères sensoriels : odorat, vue, toucher, ouïe.

De ce fait les équipes de crèche donnent à chaque enfant une place et un lit stable, toujours les mêmes. Même si l’enfant est absent et que le lit est partagé avec un autre enfant, ses draps sont conservés, mis de côté, et redonnés quand il revient. Rassurez-vous ils sont aussi lavés régulièrement, mais pas à chaque absence, afin que l’enfant puisse y retrouver son odeur.

L’enfant peut aussi bénéficier un repère sensoriel comme son doudou ou un tee-shirt d’un de ses parents ou une gigoteuse qu’il a déjà porté chez lui. Ce qui importe c’est que son lit soit pour lui une « niche sensorielle » dans laquelle il peut se sentir bien.

La lumière tamisée permet aux enfants de différencier le jour et la nuit et aux professionnels de surveiller l’état de chaque enfant pendant son sommeil. Ceci est une obligation des équipes de crèche.

Le rythme de chaque enfant est respecté et tous les enfants ne se couchent ni ne se lèvent en même temps, selon l’état de fatigue et les besoins de sommeil de chacun.

Dormir à plusieurs dans la même chambre est un avantage pour les enfants qui n’aiment pas être seuls pour dormir, alors que pour ceux qui ont un sommeil plus léger, cela peut représenter une difficulté. En effet certains enfants s’endorment ou se réveillent en pleurant et peuvent réveiller les autres. Il s’agit là encore d’un apprentissage pour l’enfant : savoir s’endormir même s’il y a du bruit. Et pour ceux qui ont besoin du bruit pour dormir, cela représente un réel avantage.  




[1]

Evelyne Touchette, Ph.D.

INSERM U669, Université Paris-Sud XI et Université Paris Descartes, France Janvier 2011