La question de la tétine à la crèche

Portrait de adminkok
Posté par adminkok le 27 février 2019

Laurence Rameau, puéricultrice-formatrice et auteure d’ouvrages sur la petite enfance

 

La crèche et la sucette

Il pleure, il crie, il se met en colère, Oscar n’est pas bien. Il a eu une frustration, a connu un conflit avec un autre enfant ou bien il s’est fait mal. Pour le calmer la solution était assez simple jusqu’à présent : il suffisait de lui donner sa sucette. Sans se poser de question, les professionnels de la crèche la lui présentaient à chaque situation de « malheur » ou lorsqu’il était fatigué, qu’il avait un coup de « mou », en pensant qu’il en avait besoin pour se calmer ou pour se réconforter. Mais depuis la semaine dernière ses parents ont annoncé qu’ils souhaitaient espacer les moments où Oscar a sa sucette. Il a grandi maintenant, la sucette peut rester dans le lit, et ne lui être donnée que pour la sieste.  Que faire ?

 

 

La sucette, la tétine, la tototte, la suce, …

Quel que soit le nom qu’on lui donne, la sucette pour bébé existe depuis toujours. Autrefois fabriquée en os, en tissu, en liège ou avec des tétines d’animaux comme le pis de vache, elle était une réponse au besoin de succion des bébés qui ne pouvaient sans cesse téter les seins de leur mère ou de leur nourrice. Pourtant, son parcours auprès des enfants est chaotique.

 

En 1910 il existait une loi qui interdisait la fabrication et la vente des sucettes en caoutchouc car elles étaient considérées comme dangereuses pour la santé des enfants. Elles étaient porteuses de microbes et favorisaient les infections. Elles provoquaient de l’aérophagie car les enfants avalaient de l’air en la suçant. Elles fatiguaient les enfants qui la suçaient de manière trop prolongée. Elles provoquaient des déformations de la mâchoire et étaient même susceptibles d’être à l’origine de décès par étouffement.

 

 

Dans les années 1960 elle entraine les débats passionnés des spécialistes de l’enfance, des médecins et du monde de la puériculture en général

[1]

. Ce petit objet en caoutchouc a réellement mis en transe nombre de grandes dames et de grands messieurs de l’éducation infantile. En effet, devenue populaire en 1950 par l’entremise du bon docteur Spock

[2]

qui la considérait comme nécessaire à l’assouvissement des besoins de succion du bébé, elles se propage dans les familles qui y voient une alternative pour l’empêcher de sucer son pouce. Mais elle compte aussi de nombreux détracteurs qui dénoncent une manière de « museler » le bébé pour l’empêcher de s’exprimer ou une sorte de drogue conduisant directement à l’usage ultérieur de la cigarette. Au sein même des familles, la guerre se prolonge entre les pro et les anti sucette. Le pouce contre la sucette, la sucette contre le pouce : quel est celui qui est le mieux pour la santé, ou le moins néfaste ?

 

 

Ce n’est que dans les années 1980 qu’on la voit apparaitre dans les pharmacies et les rayons de puériculture des grandes surfaces. Avec l’apparition de la sucette culpabilisant. La paix est revenue autour de ce petit objet, lui-même appelé pacificateur dans les pays anglo-saxon. La sucette, objet de satisfaction et d’apaisement des bébés, est aujourd’hui positivée par les études qui montrent qu’elle diminuerait le risque de mort subite du nourrisson et agirait comme antidouleur.

 

La question n’est plus aujourd’hui de savoir si oui ou non il faut proposer la sucette à son bébé mais de savoir à quel moment et comment l’aider à s’en séparer.

 

La sucette à la crèche

La présence de la sucette à la crèche est depuis les années 1980 largement acceptée et encouragée par les professionnels. Des boites ou arbres à sucettes permettent de ne pas mélanger les sucettes des uns et des autres et, généralement, les enfants ont librement accès à leur sucette. Par contre, à l’instar des parents, les professionnels se posent des questions quant au fait de limiter ou de refuser de donner une sucette à un enfant qui la demande.

 

Toute la difficulté des équipes de crèches se trouve dans l’écart perçu entre les différentes facettes de leurs missions. D’une part il s’agit de mettre en œuvre les conditions requises pour accueillir l’enfant en favorisant son développement et son bien-être, c’est-à-dire répondre au mieux à ses besoins. Et d’autre part il convient d’accompagner les parents dans leurs missions éducatives. De ce fait les professionnels doivent-ils écouter l’enfant et son besoin de sucette ou le parent et son choix éducatif ?

 

 

D’un côté les professionnels peuvent penser que cette demande parentale est trop précoce pour l’enfant. Ils comprennent que les parents puissent avoir envie que leur enfant passe moins de temps à sucer et plus de temps à jouer, à explorer, c’est-à-dire à apprendre. Ils comprennent aussi que pour s’essayer au langage, mieux vaut ne pas avoir une sucette dans la bouche. Mais ils relativisent aussi et considèrent que l’enfant est encore petit, que la crèche n’est pas l’école et qu’il est possible de prendre son temps…En fonction de chaque enfant.

 

 

De l’autre il est vrai aussi que les parents exigent parfois des professionnels une attitude qu’ils ne peuvent pas tenir eux-mêmes. Ils ne veulent pas que l’enfant ait sa sucette à la crèche alors qu’ils se précipitent pour la lui donner dès qu’ils arrivent. A l’inverse les parents sont parfois étonnés que l’enfant réclame sa sucette à la crèche alors qu’à la maison il semble ne jamais en avoir besoin ! Est-ce parce qu’il s’ennuie ou a besoin de se rassurer ? Ou est-ce parce qu’il a déjà appris qu’à la maison la sucette est moins disponible qu’à la crèche ?

 

Bref chaque cas est particulier.

 

 

Comment fait-on dans les crèches Koalakids ?

Dans les crèches Koalakids la particularité de chaque famille est prise en considération. C’est-à-dire que les professionnels écoutent à la fois la parole des parents et aussi celle de l’enfant. Lorsque des parents souhaitent que leur enfant ait moins accès à sa sucette et en font la demande à la crèche, les professionnels créent avec eux une alliance éducative. Ils respectent le choix parental et expliquent à l’enfant que ses parents ont choisi pour lui ce qui est le mieux. Ils positivent le choix parental devant l’enfant lorsque celui-ci réclame sa sucette : « papa et maman ont raison de te refuser la sucette, car ils estiment qu’il y a plein d’autres choses à faire à la crèche. Viens avec moi pour lire un livre, ou préfères-tu faire un câlin ? »

 

Mais les professionnels portent aussi la parole de l’enfant aux parents : « Oscar a fait beaucoup d’efforts aujourd’hui pour se détourner de sa sucette, alors qu’il en avait très envie. La fin de la journée a été compliquée pour lui, il avait du chagrin. Seriez-vous d’accord pour l’autoriser à l’avoir en toute fin d’après-midi, lorsque les départs des enfants s’annoncent et qu’il se retrouve un peu seul ? » Un chemin est engagé par les parents et suivi par les professionnels, mais il concerne l’enfant et ce qu’il montre doit aussi être dit en toute objectivité et entendu des parents.

 

Le sujet n’est donc pas de savoir si les parents ont raison ou tort de limiter la sucette pour leur enfant. Il ne porte pas non plus sur la position éducative des professionnels au sujet du retrait ou pas de la sucette à l’enfant. Il s’agit de soutenir les parents dans leur choix, toujours considéré comme valable et opportun, et de leur indiquer ce que l’enfant montre à la crèche, en leur absence. C’est ainsi qu’une réelle confiance peut s’établir entre tous : les parents, les professionnels et l’enfant. Et les enfants ont grand besoin de sentir cette confiance et cette alliance que les adultes créent entre eux à leur endroit.

 

 

 




[1]

Voir à ce sujet le célèbre livre de Genevève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand, L’art d’accommoder les bébés, paru pour la première fois en 1980 et qui décrit, entre autre, l’histoire tumultueuse de cet objet de puériculture.

[2]

Le docteur Spock est un pédiatre américain de renom qui influença les pratiques d’élevage des jeunes enfants avec son livre: Comment soigner et éduquer son enfant, publié en 1946